23 mai 2008

Un soufi d'Occident, René Guénon, livre de 'Abd al Halim Mahmud

241108632.jpgUn soufi d'Occident
René Guénon (Shaykh 'Abd-al-Wâhid Yahyâ)
 
Auteur : Abd al-Halim Mahmud
traduit de l'arabe, présenté et annoté par Jean Abd-al-Wadoud Gouraud - revu par Hanan Mounib - Abd-al-Haqq Guiderdoni
Éditeur : al-Bouraq, Beyrouth
             Gebo, Le Caire
 
Le présent ouvrage témoigne des efforts du Shaykh 'Abd-al-Halîm Mahmûd visant à offrir, à tous ceux qui cultivent une aspiration sincère à la Connaissance de Dieu, des précisions doctrinales utiles ainsi que des clés efficaces de discernement sur le Taçawwuf, la spiritualité islamique. C'est en cela que résident avant tout l'actualité et la portée des enseignements du Shaykh 'Abd-al-Wâhid Yahyâ, « un soufi d'Occident », témoin et interprète de la dimension métaphysique qui est représentée, dans la Tradition islamique, par la voie des saints dépositaires de l'héritage prophétique avec l'inspiration de Dieu.
 
Autorité savante de l'Islam largement reconnue à l'époque contemporaine, le Dr. 'Abd al-Halim Mahmud occupa la fonction suprême de Shaykh al Azhar de 1973 à 1978. Ami de René Guénon, le Shaykh 'Abd al Wahid Yahya en islam, ils étaient aussi tous deux frères dans la Voie initiatique, au sein de l'école spirituelle de la Shadhiliyya. 

10 avril 2007

Monothéisme et Non-Dualité

Article publié originellement sur le site traditionnaliste Religio Perennis
 
Les modernes se figurent que la religion est susceptible d’évoluer, et qu’elle est en fait passée d’un état assez rudimentaire à un degré de raffinement, de complexité et dedéveloppement plus haut. Ils jalonnent cette progression de trois paliers principaux : d’abordl’animisme, qui correspond à l’adoration confuse des forces naturelles, puis le polythéisme, par lequel on s’élève jusqu’à l’adoration de divinités régissant les faits humains mais faisantencore partie du monde, et finalement le monothéisme, où l’on atteint le degré le plus haut,l’adoration d’un Dieu qui n’est pas du monde, transcendant, un, réglant toute chose dans la création. Ce schéma de base peut être plus ou moins complexe selon les auteurs modernes,mais il reste essentiellement le même.
Or d’un point de vue traditionnel, toute tradition est monothéiste, et il ne peut en être autrement, car dans la mesure où elle provient de Dieu, elle doit nécessairement affirmer sonUnicité et son Infinité. Le reste découle de l’idée fondamentale de l’Infinité de Dieu. L’accord sur le Principe détermine et garantit l’accord sur les conséquences ; autrement dit, l’unité des religions est fondée en Dieu. C’est pourquoi il ne peut y avoir de changement dans laTradition de Dieu. La Tradition est immuable et pérenne. Seule la forme est différente, et ellechange en fonction des conditions psychologiques et sociales des hommes à qui sont destinées ces révélations. Plus les hommes sont inaptes à saisir le Divin, et plus le Divin doit se retirerdes supports de manifestation dont il usait pour se révéler aux hommes, car ceux-ciconfondent, dans leur ignorance, le support et le Divin, le symbole et le symbolisé.
Ces considérations préliminaires sont nécessaires pour dire maintenant que nous n’envisageons pas le terme de « monothéisme » dans le sens traditionnel le plus général, maisen un sens plus restrictif et particulier, où il ne désigne que les traditions abrahamiques, quiapparaissent précisément à un moment de l’Histoire, où les hommes s’éloignent du Divin au point que plus rien dans la Manifestation ne peut servir de support de révélation au Divin.Ainsi, par exemple, si Dieu, en cette fin d’Age de Fer, se manifestait aux hommes sous laforme d’un Ange, les hommes Le prendraient réellement pour un Ange, qu’ils se mettraient à diviniser et à adorer comme s’il s’agissait là véritablement de Dieu. Cela est dû à l’ignoranceconcernant l’idée de Dieu, pourtant la plus claire de toutes, la plus élevée de toutes, qui n’estautre que celle de l’Infini.
Or cette forme traditionnelle par laquelle Dieu élimine tout intermédiaire entre Lui et les hommes, se traduit dans la pratique par la distinction entre un adorant et un adoré, et donc,de la part de l’adorant, par la servitude. C’est un terme à résonance islamique, mais qui peuts’appliquer aux traditions abrahamiques en général. Dieu est considéré en un certain sens comme distinct de la Manifestation, puisque rien en elle ne peut servir de support à sarévélation. Dieu exerce sa divinité sur la Manifestation. Le Divin est conçu comme Seigneur,comme Roi, comme Maître, et les hommes – ou les créatures en général – comme serviteurs et comme esclaves. Le Seigneur exerce sa seigneurie sur son serviteur ; ainsi Dieu exerce sadivinité sur ses créatures. Cependant, cette forme traditionnelle semble être en désaccord avecla doctrine hindoue de la non-dualité, en instaurant une distinction et une séparation infranchissable entre l’Incréé et le créé. Cette opposition peut être soulignée par les nomsmêmes qui désignent ces conceptions. En effet, quand on parle de non-dualité, c’est pour direque celle-ci est précisément au-delà de l’unité et de la multiplicité. En revanche, le
monothéisme se fonde sur l’idée d’unité.
Certains veulent se tirer de cette difficulté en arguant que cette conception du Divin est exotérique, et que la doctrine de la non-dualité est ésotérique. Donc il n’y a pas de conflitpuisque chaque doctrine se situe à son niveau de réalité propre dans lequel elle a toute salégitimité. Or, même si cela peut être en partie vrai, c’est là une façon de voir qui ne va pas au fond des choses, et en reste à une compréhension superficielle des traditions abrahamiques.
La principale difficulté dans la divergence apparente entre la conception monothéistedu Divin, et la conception non-dualiste, est que la première est théiste, et la deuxième, dans certaines de ses formes, non-théiste. Cela a en réalité peu d’importance comme on le verra. La conception théiste oppose le Divin et la Manifestation, tandis que la non-dualité affirme au contraire la continuité essentielle entre le Divin et la Manifestation. Dans la pratique cela se traduit par le fait que lorsqu’un sage d’une forme traditionnelle non-théiste atteint laRéalisation spirituelle, il délaisse les pratiques spirituelles, car il n’a plus où aller, car là où ilest il n’y a plus de lieu. C’est la fameuse histoire bouddhiste qui dit : On se sert d’une barque pour traverser un fleuve, mais une fois qu’on a traversé le fleuve, va-t-on porter la barque surson dos ? Au contraire, les sages des formes traditionnelles théistes continuent en général àpratiquer et à se prémunir contre le péché, même après avoir atteint la Réalisation spirituelle, comme s’ils étaient encore soumis aux conditions limitatives réglant l’action, et comme si,apparemment, encore subsistait une dualité entre Dieu et le Réalisé.
Cela n’est en vérité qu’une apparence. En conséquence de Son Infinité, Dieu est dit en effet l’Intérieur et l’Extérieur, le Caché et l’Apparent. En ce sens il est aussi bien Seigneurque serviteur, et l’excellence spirituelle, du point de vue des traditions théistes, est de réunirces deux aspects en vue de réaliser l’Unicité Suprême qui est au-delà de la dualité du Divin entendu comme Maître et de la Manifestation entendue comme esclave. Ainsi le Réalisé,intérieurement, est Maître et Seigneur, et extérieurement, esclave et serviteur. De cette façonest réalisée la continuité essentielle qui est l’expression de l’Infini. La soumission à Dieu n’exclut pas l’Identité de Dieu et du Réalisé, mais au contraire la permet, elle en est une partieintégrante, opérative et active. La Seigneurie absolue s’accompagne de la servitude absolue,de la même façon que Dieu est, d’un point de vue métaphysique, le Seigneur et le serviteur,car rien ne peut être en dehors de Lui. Il est l’Immense. Gloire à Lui !
D’ailleurs le point de vue de l’Unité, dont on parlait plus haut à propos du nom mêmedu monothéisme, est dépassé par celui de l’Unicité, qui correspond à celui de l’Infini, et de lacontinuité essentielle reliant tous les états d’existence entre eux, du plus bas au plus élevé avec l’Incréé Lui-même et ses divers aspects, en dépassant ainsi le point de vue de la multiplicité tout comme celui de l’unité. C’est le point de vue de l’Essence Divine, qui estindépendante de toutes les déterminations quelles qu’elles soient, même les plus générales.
On ne peut pas opposer sérieusement les traditions monothéistes ou abrahamiques auxdoctrines non-dualistes, puisque non-dualistes, elles le sont toutes, mais selon des formesdifférentes évidemment. De plus, l’opposition entre traditions non-théistes et traditions théistes est par trop radicale. Il faudrait plutôt dire, d’un côté, que toutes les traditions ont unaspect théiste et un aspect non-théiste, et, d’un autre côté, que, s’il est vrai que pour la plupartdes traditions on retrouve les deux aspects, il est des traditions qui accentuent plus fortement un aspect plutôt qu’un autre. Ainsi on pourra dire que les traditions abrahamiques sont théisteset que les traditions extrême-orientales – taoïste ou bouddhiste chan et zen – sont non-théistes.Mais, encore une fois, du point de vue de la réalisation spirituelle, cela importe peu.
Enfin, sur la question du péché, il est faux de dire que seuls les sages des traditionsthéistes s’en prémunissent. De plus, si les sages semblent se prémunir contre le péché, ce n’estpas tant pour eux-mêmes, que pour les créatures en général. Cela est en rapport avec laréalisation descendante et le voeu de bodhisattva. Le sage qui se prémunit contre le péché lefait avant tout pour ne pas troubler l’ordre cosmique – auquel il n’est certes plus soumis –, cequi ne manquerait pas de créer des désordres aux niveaux microcosmique et macrocosmique.C’est donc par compassion envers les créatures que le sage agit conformément à l’ordre. Inutile de rappeler ici que la Compassion, ou la Miséricorde, est un Attribut Divin. Celamontre bien à quel point le sage a atteint l’Identité Suprême, puisque la réalisationdescendante vient parachever la réalisation ascendante en totalisant tous les degrés de
réalisation.Et Louange à Dieu, le Seigneur des mondes, le Très-Miséricordieux, le Tout-Miséricordieux !
 
Samir HARICHE