24 janvier 2008
Mode : Keffieh or not keffieh ?
L’actuelle mode du keffieh ne fait pas que des heureux, tant chez les arabes que chez les Israéliens. Pour preuve les deux articles qui suivent.
Méditerranée / Le foulard palestinien s’effiloche (Marie Medina - Babemed)
Autrefois associé à la cause palestinienne, le keffieh vient d’être relégué au rang de vulgaire accessoire par les magazines féminins. Le couvre-chef traditionnel s’est transformé en “foulard star” de la saison (dixit “Elle”) et la plupart des fashion victims l’arborent désormais sans s’étrangler de conscience politique. Et les - rares - autres? Que les pro-israéliennes se rassurent : le fichu existe en bleu et blanc, avec étoiles de David. Yasser Arafat doit se retourner dans sa tombe.
C’est en effet le défunt chef de l’Autorité palestinienne qui a rendu célèbre le keffieh. Cette coiffe, utilisée depuis des siècles par les bédouins, était devenue le symbole du nationalisme arabe dans les années 1930, sous le mandat britannique. Aujourd’hui, à Jérusalem Est et dans les Territoires, les hommes d’un certain âge continuent de porter autour de la tête cette étole de coton qui protège aussi bien du chaud que du froid. Depuis des années, les jeunes européens l’ont adoptée en signe de solidarité avec les Palestiniens, ou alors pour marquer un engagement politique plus large. Le keffieh est ainsi devenu l’outil indispensable du manifestant altermondialiste souhaitant garder l’anonymat et se protéger des gaz lacrymogènes.
Une mode qui chiffonne
Les magazines féminins le claironnent: le foulard palestinien est “hype” depuis qu’il a défilé pour Balenciaga. Les blogs de “modeuses” ne craignent pas d’aborder les questions de fond: Quelle couleur adopter? Comment le nouer? Où l’acheter?
L’acquisition pose, certes, une véritable difficulté puisque la chaîne américaine Urban Outfitters a retiré de la vente son “foulard pacifiste”, qualifié de symbole terroriste par ses détracteurs.
Reste l’ersatz de keffieh commercialisé par Zara, la firme de prêt-à-porter espagnole. Vedette de la tendance “global mix” automne 2007, le foulard à franges est arrivé jusque dans les boutiques israéliennes. Et ce “mélange mondial” n’a pas posé le moindre problème, à en croire le service de presse local. “Il n’y en a peut-être plus dans certains magasins parce que c’est les soldes”, nous dit-on.
Bien sûr, les échoppes du souk de Jérusalem vendent des keffiehs depuis longtemps. Dans les ruelles de la Vieille Ville, il y en a de toutes les qualités, du très fin made in China au bien épais fabriqué en Jordanie. Aux classiques teintes noire et rouge s’est ajouté récemment un modèle polychrome - “couleur touristes”, glisse un commerçant.
Les jeunes palestiniens comprennent que les étrangers portent le keffieh en guise de souvenir mais ils refusent que ce symbole soit réduit au rang d’accessoire.
Reem, une lycéenne de 16 ans, ne cache pas sa désapprobation devant des photos de starlettes américaines s’enroulant le cou d’un foulard palestinien: “Elles ne l’apprécient que pour la couleur et le motif (…) Je n’accepte pas de voir des gens habillés comme ça si c’est une décoration pour eux”. Sa camarade Lana a beau suivre les dernières tendances, celle-ci ne lui plaît pas. “Ce n’est pas une mode”, considère la jeune fille, qui ne porte son keffieh qu’en des “occasions nationales” comme la Fête de l’Indépendance (si, si, ça existe, c’est le 15 novembre).
Le “kaffiya” juif
L’emblématique foulard en voit décidément de toutes les couleurs. Il y a deux ans, deux Israéliens, le dessinateur industriel Moshe Harel et le sculpteur Gabriel Ben-Haïm, ont conçu un nouveau modèle: des étoiles de David bleues s’entrecroisent sur un fond blanc tandis que la bordure à deux bandes rappelle le drapeau de l’Etat hébreu. L’idée a mis du temps à prendre forme mais le “kaffiya” est maintenant disponible sur internet et dans le quartier juif de la Vieille Jérusalem. “Le besoin de s’identifier, il existe”, justifie Moshe Harel. Selon lui, “si les Juifs et les Arabes portent chacun leur foulard avec leurs symboles, il n’y a pas de problèmes”.
Sauf pour les Palestiniens, qui se sentent dépossédés.
“Je déteste cette idée”, confie Hasan Nusseibeh, 27 ans, qui enseigne à l’université Al-Quds. “Ils ont volé notre terre alors j’imagine que c’est normal qu’ils volent aussi notre keffieh”, commente sa petite soeur Sahar, étudiante. Leur frère Munir rappelle que la coiffe paysanne fait partie de la culture de la région et que “les Israéliens cherchent toujours à trouver de nouveaux liens avec cette terre”. D’après lui, le “kaffiya” n’est qu’un “effort” supplémentaire dans ce sens. Et le jeune juriste d’énumérer les cas précédents d’appropriation culturelle : les robes traditionnelles et la broderie, le falafel et le hoummous. “Bientôt, ils vont dire que la konafa est juive !” plaisante Ma’moun M. Kassem, en référence à une pâtisserie. Ce responsable d’une ONG italienne accuse les Israéliens d’être “arrogants” et “voleurs”.
Moshe Harel, évidemment, s’en défend. Jadis, les Juifs portaient le keffieh et c’est de là que vient leur châle de prière (talit), assure-t-il. Le foulard s’est perpétué dans “la société arabe, plus conservative”. Et les Palestiniens “ne doivent pas voir de mal dans l’idée qu’on apprécie cet élément”. D’après l’entrepreneur, “quand on mange les mêmes choses, qu’on chante les mêmes chansons, qu’on porte les mêmes habits, on est plus proche. Peut-être que ça va faire avancer la paix”.
Ofer Neiman, un enseignant israélien, est effectivement proche des Arabes - et surtout de leur opinion sur cette invention textile. “Le keffieh symbolise la connexion des Palestiniens à la terre”, remarque ce professeur d’informatique de 37 ans. “Les sionistes veulent imiter” cet aspect de la culture palestinienne.
Sahar Nusseibeh, 20 ans, craint que le symbole de l’attachement à la terre ne subisse le même sort que la terre elle-même. Il y a quelques décennies, “le pays s’appelait Palestine et tout le monde savait que c’était la Palestine. Maintenant, tout le monde dit : Israël”, souligne la jeune étudiante. “J’imagine que c’est ce qui va se passer avec le keffieh. Dans quelques années, tout le monde l’appellera kaffiya israélien”.
Le keffieh, c’est tendance ! (Véronique Chemla - Guysen International News)
Nicolas Ghesquière, pour Balenciaga (1), a mis à la mode un keffieh palestinien agrémenté de « franges argentées, médailles et breloques colorées », au prix de 1 500 €. Depuis, la keffieh mania s’est emparée de stylistes, d’enseignes de mode plus abordables et de médias, atténuant souvent sa signification politique.
La mode de l’automne/hiver 2007-2008 s’est entichée du keffieh palestinien.
Après le béret Che Guevara, les vestes cols Mao, la casquette de Fidel Castro, le sac Zara décoré d’un symbole ressemblant au swastika (2), voilà que le keffieh palestinien est « partout ». Relooké. Customisé. « Avec un effet baba-cool (Isabel Marant), une touche hippie glam’ (Etro) ou un côté Rock Attitude (Et Vous) » (3).
« Un foulard toujours dans le coup » (4)
Que de journaux, sites Internet et blogs, féminins ou de mode, ont craqué pour ce keffieh !
Sur plusieurs numéros en moins d’un mois, l’hebdomadaire Elle consacre dossier, débat ( Keffieh vs Chèche (5)»), Mode Pass et forum à ce «foulard star».
C’est déjà le « It » accessory d’icônes de mode : Heidi Klum, Diane Kruger, Nicole Ritchie…
Certains médias contextualisent le keffieh : ils rappellent de manière allusive qu’il a été porté par Arafat, « un leader palestinien ».
Mais ce ne doit guère être très vendeur.
Donc, on le banalise par un langage soft. On le désigne simplement : le keffieh, un « foulard », voire une « nouvelle écharpe ».
Plus intelligemment, on insiste sur son côté bohême chic et rebelle : « Selon Tiphaine Beaurpere, du bureau de style Nelly Rodi, si le keffieh d’aujourd’hui est moins marqué politiquement, il reste cependant assez connoté : « Cette mode s’inscrit dans un phénomène important : l’envie de mixer les cultures librement, un esprit « new bohème », multiculture et multi ethnies ». Il reste donc finalement le symbole des anticonformistes et des esprits libres » (4).
Certains ont « flairé le filon ». A l’approche des soldes, et en pleine période de rabais pour attirer les clients, un message implicite est adressé aux modeuses : « Faîtes le bon shopping : ayez le détail qui change tout, chères fashionistas ». Une quasi-injonction aux fashion victims pressés de porter le «Must-have absolu». Eh oui, vous êtes aussi visés, Messieurs les accros de la mode.
Vous verrez, dans quelques décennies, on risque de nous faire le coup du vintage (6) !
« Un accessoire chargé symboliquement »
Autant de pages pour le keffieh, c’est une opération marketing réussie ou un air du temps perturbant.
Comment analyser cet engouement ? Goût pour la mode ethnique ? Vogue inspirée du batik (7) ? Désir d’exotisme ? Naïveté ? Epoque du tout se vaut ?
Le keffieh palestinien est devenu un code vestimentaire et culturel.
On le voit depuis des décennies autour du cou de jeunes influençables et parfois déculturés, l’arborant par mimétisme, par ignorance (8), comme signe d’appartenance à une communauté ou de sympathie pour la Cause palestinienne, pour parfaire un look révolutionnaire, musical (punk) ou pour compléter la panoplie du bobo. Ou chez les fanas du « ska » (9). Car ces jeunes sont le cœur de cible (10).
De nombreuses adolescentes et jeunes filles de cités sont contraintes de porter des vêtements amples, laids, dissimulant leur silhouette. La mode, sous la forme d’une robe simple ou d’une jupe seillante, légèrement au-dessus du genou, leur est interdite souvent par des jeunes portant… le keffieh palestinien.
L’hebdomadaire Elle offre un «petit rappel historique : coiffe traditionnelle des paysans et des Bédouins de la péninsule arabique, [le keffieh] était initialement destiné à protéger du sable et du vent du désert. Il prend une connotation politique à partir de 1936, lorsque les révolutionnaires palestiniens, opposés à l’occupation britannique, le portent, histoire de passer incognito. A l’époque, il en voit déjà de toutes les couleurs, passant du blanc au vert ou au rouge selon la faction d’appartenance : Hamas, FPLP, Fatah… Et voilà comment un simple bout de tissu devient un symbole politique. Il reste d’ailleurs éternellement associé au leader palestinien Yasser Arafat» (4).
Ces « révolutionnaires » ne s’opposaient-ils pas aussi aux Palestiniens juifs qui luttaient pour la recréation de l’Etat d’Israël ?
On voit mal comment « à l’époque, à partir de 1936 », le keffieh pouvait changer de couleurs selon « la faction d’appartenance : Hamas, FPLP, Fatah » - ah ! cet euphémisme pour éviter le mot terroriste ! – alors que ces mouvements ont été créés respectivement en 1987, 1968 et 1959 (11).
Les mots ont un sens, les vêtements ont un signifiant.
Si certains jeunes écervelés portent le keffieh palestinien sans y mettre la moindre connotation politique, le styliste Ramdane Touhami en use sciemment : « Pour moi, utiliser le keffieh dans la mode était clairement un message politique. Le keffieh est le symbole de la résistance palestinienne. A l’époque, même moi, je n’osais pas en porter dans la rue de peur de me faire traiter d’antisémite… J’ai arrêté de vendre ma veste en France, mais elle continue à faire un carton au Japon et aux Etats-Unis, notamment auprès des rappeurs comme Talib Kweli ou Mos Def, qui assument le message rebelle, anti-Bush, qu’elle véhicule pour eux » (12).
Qu’entend Ramdane Touhami par « résistance palestinienne » ?
Ce styliste « ex-skater » avait décrit sa « griffe politique » à L’Express (13 septembre 2004) : « Dans ma première ligne, Résistance, on trouve des vestes à l’imprimé keffieh… vendues dans un espace où s’affichent des freedom fighters, mes héros : Malcolm X, Yasser Arafat, Itzhak Rabin ». Il déplorait que dans « le milieu de la mode, la conscience politique est proche du degré zéro ». Il allait reverser « 5% des bénéfices à des associations de défense des enfants [et entamer] un tour du monde des conflits pour repérer celles [qu’il allait] soutenir ».
Le keffieh d’Arafat
Le keffieh, pourquoi pas ? « Ce n’est pas grave », diront certains.
« Il y a eu les Tee-shirts frappés du logo du FPLP », s’effrayeront les autres (13).
Mais le keffieh palestinien, c’est plus qu’un symbole ou un emblème : c’est un programme.
Regardez l’affiche présentée par le Fatah, fin décembre 2007, à l’occasion de son 43e anniversaire et qui représente l’Etat d’Israël recouvert d’un keffieh palestinien bariolé. L’objectif d’élimination de l’Etat juif est dessiné par ce keffieh palestinien.
Le keffieh palestinien n’est pas un accessoire neutre, mais un basic partial (14).
Yasser Arafat nouait son keffieh palestinien de manière à lui donner la forme de l’Etat d’Israël. Son keffieh palestinien était un « produit dérivé » du djihad islamiste.
Le quotidien Libération s’interroge doctement : « Le keffieh palestinien reste associé à Arafat, « le vieux chef palestinien ». Disons plutôt Arafat, le terroriste « chic » avant l’heure.
Arafat, le révolutionnaire d’une Cause qui a fait des milliers de morts et blessés (16).
Arafat, le cupide qui a amassé sa fortune en laissant son peuple dans la misère.
Arafat, l’islamiste qui encourageait au djihad ainsi qu’à l’éducation à la haine des «juifs et des Croisés» et au shahid.
Arafat, le pro de la comm’ qui a composé son look de vrai terroriste et de faux militaire au treillis kaki médaillé. En août 1956, lors de la réunion de l’Union internationale des étudiants à Prague (Tchécoslovaquie), il arbore « un keffieh blanc pour la première fois en tant que symbole politique. En 1957, le keffieh coiffait les têtes de ses collègues palestiniens lors de la réunion estudiantine. Du blanc, il passa au damier noir et blanc » (17).
Paradoxe : la mode occidentale se toque du keffieh alors que les dirigeants palestiniens ont opté pour le costume-cravate occidental si rassurant pour les Occidentaux qui estiment à tort : «Les dirigeants palestiniens ont changé : ils sont vêtus comme nous, ils sont comme nous, ils pensent comme nous».
N’en déplaise aux faiseurs de mode et à leurs diktats, moi, je garde mon goût pour mon écharpe ordinaire ou mon foulard banal.
(1) Le défilé de Balenciaga est diffusé à www.style.com et à vogue.fr
(2) Saisie par le Centre Simon Wiesenthal (CSW), la firme Inditex-Zara a retiré de la vente en septembre 2007 le sac sur lequel était brodé un symbole en forme de croix gammée, ainsi que tous les sacs de cette collection à motifs indiens. Elle a présenté des excuses. Elle aide les handicapés israéliens.
(3) Géraldine Couvreur, Comment porter le keffieh, Obstyles, 11 janvier 2008 à obstyles.nouvelobs.com
(4) Maud Gabrielson, Keffieh : mode d’emploi, 7 janvier 2008 à www.elle.fr et Ce mortel ennui, 8 janvier 2008 à pastropvitenonplus.hautetfort.com
(5) Le chèche est une « longue écharpe, le plus souvent unie ».
(6) On qualifie de vintage un vêtement ancien d’un couturier célèbre.
(7) Décoration d’un tissu teint par des dessins géométriques, des motifs animaliers ou floraux.
(8) Aude Sérès, Un rapport pointe le niveau médiocre en histoire-géo, Le Figaro, 27 décembre 2007, à www.lefigaro.fr
(9) Le ska est un rythme musical à deux temps.
(10) Géraldine Dormoy, Je vois des foulards partout, 15 mai 2007, à blogs.lexpress.fr
(11) Véronique Chemla, Mythes-et-réalités-du-«processus-de-paix»—le-roc-des-refus-palestiniens.
(12) Elle, 24 décembre 2007.
(13) Le 13 décembre 2007, un tribunal de Copenhague (Danemark) a relaxé la société Fighters and Lovers (Combattants et amoureux) poursuivie pour soutien à des groupes terroristes : FARC (Forces armées de Colombie) et FPLP (Front populaire de libération de la Palestine). Il a estimé que cette société n’avait pas visé à déstabiliser la société. Par « solidarité », cette société s’engageait à verser 6 dollars sur les 35 dollars du prix de vente unitaire de T-shirts arborant les logos des FARC et du FPLP à ces groupes « combattants de la liberté ». La police avait saisi 6 000 dollars sur le compte bancaire de cette société qui a déclaré défendre la « liberté d’expression ». Le FPLP est l’auteur d’attentats, notamment contre le ministre israélien du tourisme Rehavam Zeevi (z’’l) en 2001.
(14) Le 20 juillet 2006, l’ADL (Ligue anti-diffamation) a fermement condamné la déclaration à Alicante du Premier ministre espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero accusant Israël d’user d’une « force abusive » dans le cadre de ses opérations militaires. M. Zapatero avait « ensuite posé pour des photographes en portant un keffieh palestinien orné du drapeau palestinien ».
(15) Cécile Daumas, C’est quoi ce keffieh ?, Libération, 18 décembre 2007 à next.liberation.fr
(16) www.mfa.gov.il
(17) Alain Slivinsky, Yasser Arafat - passé et présent des relations du « rais » défunt avec Prague, Radio Praha, 11 novembre 2004 à www.radio.cz/fr
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